
Ms. Françoise Sullivan will be the artist to be honored at Art Center Frelighsburg.
From 4 to 27 September 2009.
Sullivan will present a series of recent works in painting, prints and an album, limited edition run of choreography:''The Seasons''performed in 2007 in Montreal.
A series of archival audio-visual, on its exceptional and rich 60 years of practice, will be presented in a loop.
A lecture-meeting talk in the presence of the artist is also on the agenda.
We invite you to come to discover the art and the multiple talents of this great lady of Canadian contemporary art, an artist of exceptional generosity. Thank you Ms. Sullivan!
Notes Biographiques (English coming soon)
Françoise Sullivan voit le jour le 10 juin 1925 à Montréal, première et unique fille d'une famille qui compte déjà quatre garçons de plus de dix ans. Elle est issue d'un milieu bourgeois; alors qu'elle était jeune, son père, avocat, était sous-ministre des Postes au fédéral. De son enfance, Françoise Sullivan garde un très bon souvenir.
Comme elle le dit si bien dans le livre de Patricia Smart intitulé Les Femmes du Refus global : « J'étais appréciée, alors être une jeune fille ne me donnait pas de complexe d'infériorité. Au contraire, j'étais désirée. » (p. 33)Dès l'âge de dix ans, elle veut être artiste. Ses parents ne l'en empêchent guère et l'encouragent même dans ses aspirations artistiques. Elle s'inscrit à des cours de dessin, de danse, de piano et de peinture. De plus, elle étudie la diction et la récitation théâtrale.En 1940, elle fait son entrée à l'École des beaux-arts pour y suivre des cours d'arts plastiques. À cette époque, la philosophie de l'enseignement reposait sur la peur et la passivité, et non sur la créativité et l'épanouissement personnel. À ce sujet, voici ce que Patricia Smart écrit dans Les Femmes du Refus global :
Le programme d'études à l'École des beaux-arts […] reflétait l'esprit d'imitation et la peur de la créativité qui inspiraient tout système d'éducation. Les cours semblaient expressément conçus pour entraver le talent individuel et pour faire passer tous les étudiants par le même moule. […] La peur et la passivité [étaient] inculquées aux élèves […] Cet « académisme », ou sacralisation de l'imitation de modèles anciens, reflétait la structure autoritaire de la société, contre laquelle l'automatisme allait constituer le premier refus philosophique cohérent. (p. 57-58)
À l'automne 1941, on assiste à la naissance du mouvement de l'automatisme. Les premiers tableaux de Françoise Sullivan sont marqués par l'art fauve et cubiste. Son tableau intitulé Tête amérindienne II, peint à l'été 1941, traduit le besoin de sortir des chemins battus de la culture pour aller vers le « primitif », thème qui deviendra le fil conducteur de tout son œuvre (Smart, Les Femmes du Refus global, p. 72). En 1943, elle remporte le prix Maurice-Cullen à l'exposition de fin d'année de l'École des beaux-arts.Sa rencontre avec le peintre Paul-Émile Borduas mène à la formation du groupe des automatistes dont la philosophie de vie est axée sur l'épanouissement de chaque être humain. La philosophie de Borduas est clairement décrite :
Tout en Borduas s'oppose donc à l'esprit « académique » qui règne dans la société tout entière. […] il tente de guider l'élève vers l'écoute de sa propre vérité, dans un processus où l'art et la vie forment un tout, et où spontanéité et rigueur sont étroitement interdépendantes. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, dit-il, le dessin d'un enfant ne se fait pas sans effort, mais plutôt dans un état d'attention totale : « Et c'est cela l'effort de l'artiste, c'est de s'oublier dans l'œuvre qu'il fait et de s'oublier complètement; et s'oublier tellement que de changer le point de départ. »(Smart, Les Femmes du Refus global, p. 64)
À la fin de ses études à l'École des beaux-arts en 1944, elle se rend à New York et y suit des cours de danse moderne de 1945 à 1946. En 1948, elle exposera sa vision de la danse et de sa place dans l'histoire en donnant une conférence intitulée « La danse et l'espoir ». Cette conférence sera publiée plus tard dans le manifeste du Refus global. À ce moment-là, le spectacle de danse monté par Françoise Sullivan et sa partenaire Jeanne Renaud à la maison Ross en avril 1948 est considéré aujourd'hui comme l'événement fondateur de la danse moderne au Québec.En 1949, elle épouse le peintre Paterson Ewen. De leur union naîtront quatre garçons : Vincent, Geoffrey, Jean-Christophe et Francis. Restreinte par ses responsabilités familiales, mais ne voulant pas abandonner la danse, elle cherche de nouveaux moyens d'expression. Elle continue à créer des chorégraphies, mais se tourne vers la sculpture qui lui permettra de s'exprimer entièrement sans faire de l'ombre à son mari, qui lui est peintre.En 1959, elle apprend les rudiments de la technique du métal soudé avec le sculpteur Armand Vaillancourt. Elle reçoit le Prix du Québec en sculpture en 1963 pour son œuvre intitulée Chute concentrique. En 1960, elle retourne à l'École des beaux-arts de Montréal afin d'y faire un stage de trois mois pour apprendre la sculpture sur bois, sur fer et sur plâtre avec Louis Archambault. Elle suit aussi des cours de soudure à l'École des arts et métiers de Lachine, au Québec. À la fin des années 1960, elle commence à travailler le plexiglas. L'année 1976 marquera le début d'une collaboration avec le sculpteur David Moore.Au début des années 1980, Françoise Sullivan se remet à la peinture. Nous assistons à la naissance de la série Tondos -- Cycle crétois, Prométhée, Agora et Vestiges au Mont Nemrut -- tableaux peints entre 1984 et 1992. Françoise Sullivan atteint l'apogée de son art.Elle reçoit, en 1987, le prix Paul-Émile-Borduas pour l'ensemble de son œuvre. En 1997, elle réalise, au pavillon des Sciences de l'Université du Québec à Montréal, une œuvre magistrale intitulée Montagnes, composée de onze variétés de granit; cette œuvre est exposée en permanence à l'entrée du pavillon.En 2000, l'Université du Québec à Montréal lui décerne un doctorat honoris causa pour souligner son parcours exceptionnel, la richesse et la diversité de son œuvre créatrice, sa contribution à l'ouverture du Québec aux valeurs artistiques, ses qualités d'humaniste et son engagement personnel.En octobre 2001, Françoise Sullivan est nommée membre de l'Ordre du Canada par l'honorable Adrienne Clarkson, gouverneure générale du Canada.Lauréate du prix du prix du Gouverneur général en arts visuels en 2005 elle est aussi récipiendaire du prix de la Gershon Iskowitz Foundation de L’AGO de Toronto en 2008. Mme Sullivan a commencé à enseigner au département des arts visuels et de la danse de l'Université Concordia à Montréal en 1977, et en 2009,… elle y enseigne toujours. Une rétrospective de ses œuvres fut présentée en 2003, au Musée des beaux-arts de Montréal. Je vous invite à venir découvrir une artiste aux innombrables et merveilleux talents. Merci Mme Françoise Sullivan.
Historique
Avril 1946 - Tenue de la première exposition des Automatistes à Montréal
Quatre ans après sa naissance, en 1942, le groupe des Automatistes expose pour la première fois rue Amherst, à Montréal.
En 1946 et 1947, les Automatistes exposeront également à New York et Paris, au Musée du Luxembourg. Parmi les artistes qui participent au mouvement soulignons les noms de Paul-Émile Borduas, Jean-Paul Riopelle, Marcel Barbeau, Pierre Gauvreau, Fernand Leduc, Françoise Sullivan et Jean-Paul Mousseau. Soulignons que les Automatistes ne seront connus sous ce nom qu'à partir de 1947.
9 août 1948 - Publication du «Refus global» par Paul-Émile Borduas
On procède à la publication de 400 exemplaires du «Refus global». Ce manifeste, signé par 15 membres du groupe automatiste, dont Paul-Émile Borduas, Claude Gauvreau et Jean-Paul Riopelle, questionne les valeurs traditionnelles et rejette l'immobilisme de la société québécoise. La participation de Borduas au manifeste lui coûtera son emploi à l'École du meuble.
Le «Refus global» comprend neuf textes et plusieurs illustrations signés par Paul-Émile Borduas, Claude Gauvreau , Jean-Paul Riopelle, Bruno Cormier, Françoise Sullivan, Fernand Leduc, Pierre Gauvreau, Claude Gauvreau , Jean-Paul Mousseau, Marcelle Ferron, Madeleine Arbour, Thérèse Leduc, Maurice Perron, Françoise Riopelle et Muriel Guilbault. Le manifeste du «Refus global» est l'aboutissement de réflexions, d'échanges et de projets qui ont tenu les automatistes en haleine pendant plusieurs années. Sa parution a l'effet d'un coup de foudre au Québec. Appel à la créativité, au dépassement, ce document se veut aussi une dénonciation de la situation actuelle, notamment du pouvoir de l'Église -«Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l'écart de l'évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l'histoire quand l'ignorance complète est impraticable.» Ce passage, et bien d'autres, expliquent le fait que, de façon presque unanime, journaux, revues et hommes d'Église rejetteront le texte.
NDLR Festiv'Art: nous estimons que ce texte, manifeste historique de 1948, résonne encore d'actualité selon certains ''contextes spécifiques'' de notre époque.
Refus global
Paul-Émile Borduas
Rejetons de modestes familles canadiennes-françaises, ouvrières ou petites bourgeoises, de l’arrivée au pays à nos jours restées françaises et catholiques par résistance au vainqueur, par attachement arbitraire au passé, par plaisir et orgueil sentimental et autres nécessités.
Colonie précipitée dès 1760 dans les murs lisses de la peur, refuge habituel des vaincus ; là, une première fois abandonnée. L’élite reprend la mer ou se vend au plus fort. Elle ne manquera plus de le faire chaque fois qu’une occasion sera belle.
Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l’écart de l’évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l’histoire quand l’ignorance complète est impraticable.
Petit peuple issu d’une colonie janséniste, isolé, vaincu, sans défense conte l’invasion de toutes les congrégations de France et de Navarre, en mal de perpétuer en ces lieux bénis de la peur (c’est-le-commencement-de-la-sagesse !) le prestige et les bénéfices du catholicisme malmené en Europe. Héritières de l’autorité papale, mécanique, sans réplique, grands maîtres des méthodes obscurantistes, nos maisons d’enseignement ont dès lors les moyens d’organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l’intention néfaste.
Petit peuple qui malgré tout se multiplie dans la générosité de la chair sinon dans celle de l’esprit, au nord de l’immense Amérique au corps sémillant de la jeunesse au cœur d’or, mais à la morale simiesque, envoûtée par le prestige annihilant du souvenir des chefs-d’œuvre d’Europe, dédaigneuse des authentiques créations de ses classes opprimées.
Notre destin sembla durement fixé.
Des révolutions, des guerres extérieures brisent cependant l’étanchéité du charme, l’efficacité du blocus spirituel.
Des perles incontrôlables suintent hors les murs.
Les luttes politiques deviennent âprement partisanes. Le clergé contre tout espoir commet des imprudences.
Des révoltes suivent, quelques exécutions capitales succèdent. Passionnément les premieres ruptures s’opèrent entre le clergé et quelques fidèles.
Lentement la brèche s’élargit, se rétrécit, s’élargit encore.
Les voyages à l’étranger se multiplient. Paris exerce toute l’attraction. Trop étendu dans le temps et dans l’espace, trop mobile pour nos âmes timorées, il n’est souvent que l’occasion d’une vacance employée à parfaire une éducation sexuelle retardataire et à acquérir, du fait d’un séjour en France, l’autorité facile en vue de l’exploitation améliorée de la foule au retour. À bien peu d’exceptions près, nos médecins, par exemple (qu’ils aient ou non voyagé) adoptent une conduite scandaleuse (il-faut-bien-n’est-ce-pas-payer-ces-longues-années-d’études!).
Des œuvres révolutionnaires, quand par hasard elles tombent sous la main, paraissent les fruits amers d’un groupe d’excentriques. L’activité académique a un autre prestige à notre manque de jugement.
Ces voyages sont aussi dans le nombre l’exceptionnelle occasion d’un éveil. L’inviable s’infiltre partout. Les lectures défendues se répandent. Elles apportent un peu de baume et d’espoir.
Des consciences s’éclairent au contact vivifiant des poètes maudits : ces hommes qui, sans être des monstres, osent exprimer haut et net ce que les plus malheureux d’entre nous étouffent tout bas dans la honte de soi et la terreur d’être engloutis vivants. Un peu de lumière se fait à l’exemple de ces hommes qui acceptent les premiers les inquiétudes présentes, si douloureuses, si filles perdues. Les réponses qu’ils apportent ont une autre valeur de trouble, de précision, de fraîcheur que les sempiternelles rengaines proposées au pays du Québec et dans tous les séminaires du globe.
Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes.
Des vertiges nous prennent à la tombée des oripeaux d’horizons naguère surchargés. La honte du servage sans espoir fait place à la fierté d’une liberté possible à conquérir de haute lutte.
Au diable le goupillon et la tuque! Mille fois ils extorquèrent ce qu’ils donnèrent jadis.
Par delà le christianisme nous touchons la brûlante fraternité humaine dont il est devenu la porte fermée.
Le règne de la peur multiforme est terminé.
Dans le fol espoir d’en effacer le souvenir je les énumère :
peur des préjugés — peur de l’opinion publique — des persécutions — de la réprobation générale
peur d’être seul sans Dieu et la société qui isole très infailliblement
peur de soi — de son frère — de la pauvreté
peur de l’ordre établi — de la ridicule justice
peur des relations neuves
peur du surrationnel
peur des nécessités
peur des écluses grandes ouvertes sur la foi en l’homme — en la société future
peur de toutes les formes susceptibles de déclencher un amour transformant
peur bleue — peur rouge — peur blanche : maillons de notre chaîne.
Du règne de la peur soustrayante nous passons à celui de l’angoisse.
Il aurait fallu être d’airain pour rester indifférent à la douleur des partis pris de gaieté feinte, des réflexes psychologiques des plus cruelles extravagances : maillot de cellophane du poignant désespoir présent (comment ne pas crier à la lecture de la nouvelle de cette horrible collection d’abat-jour faits de tatouages prélevés sur de malheureux captifs à la demande d’une femme élégante ; ne pas gémir à l’énoncé interminable des supplices des camps de concentration ; ne pas avoir froid aux os à la description des cachots espagnols, des représailles injustifiables, des vengeances à froid). Comment ne pas frémir devant la cruelle lucidité de la science.
À ce règne de l’angoisse toute-puissante succède celui de la nausée.
Nous avons été écœurés devant l’apparente inaptitude de l’homme à corriger les maux. Devant l’inutilité de nos efforts, devant la vanité de nos espoirs passés.
Depuis des siècles les généreux objets de l’activité poétique sont voués à l’échec fatal sur le plan social, rejetés violemment des cadres de la société avec tentative ensuite d’utilisation dans le gauchissement irrévocable de l’intégration, de la fausse assimilation.
Depuis des siècles les splendides révolutions aux seins regorgeant de sève sont écrasées à mort après un court moment d’espoir délirant, dans le glissement à peine interrompu de l’irrémédiable descente:
les révolutions françaises
la révolution russe
la révolution espagnole
avortée dans une mêlée internationale, malgré les vœux impuissants de tant d’âmes simples du monde.
Là encore, la fatalité fut plus forte que la générosité.
Ne pas avoir la nausée devant les récompenses accordées aux grossières cruautés, aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d’objets mort-nés, aux affineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l’humanité, aux empoisonneurs des sources vives.
Ne pas avoir la nausée devant notre propre lâcheté, notre impuissance, notre fragilité, notre incompréhension.
Devant les désastres de nos amours… En face de la constante préférence accordée aux chères illusions contre les mystères objectifs.
Où est le secret de cette efficacité de malheur imposée à l’homme et par l’homme seul, sinon dans notre acharnement à défendre la civilisation qui préside aux destinées des nations dominantes.
Les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne: héritières à la dent pointue d’un seul décalogue, d’un même évangile.
La religion du Christ a dominé l’univers. Voyez ce qu’on en a fait : des fois sœurs sont passées à des exploitations sœurettes.
Supprimez les forces précises de la concurrence des matières premières, du prestige, de l’autorité et elles seront parfaitement d’accord. Donnez la suprématie à qui vous voudrez, le complet contrôle de la terre à qui il vous plaira, et vous aurez les mêmes résultats fonciers, sinon avec les mêmes arrangements des détails.
Toutes sont au terme de la civilisation chrétienne.
La prochaine guerre mondiale en verra l’effondrement dans la suppression des possibilités de concurrence internationale.
Son état cadavérique frappera les yeux encore fermés.
La décomposition commencée au XIVe siècle donnera la nausée aux moins sensibles.
Son exécrable exploitation, maintenue tant de siècles dans l’efficacité au prix des qualités les plus précieuses de la vie, se révélera enfin à la multitude de ses victimes: dociles esclaves d’autant plus acharnés à la défendre qu’ils étaient plus misérables.
L’écartèlement aura une fin.
La décadence chrétienne aura entraîné dans sa chute tous les peuples, toutes les classes qu’elle aura touchées, dans l’ordre de la première à la dernière, de haut en bas.
Elle atteindra dans la honte l’équivalence renversée des sommets du XIIIe.
Au XIIIe siècle, les limites permises à l’évolution de la formation morale des relations englobantes du début atteintes, l’intuition cède la premiere place à la raison. Graduellement, l’acte de foi fait place à l’acte calculé. L’exploitation commence au sein de la religion par l’utilisation intéressée des sentiments existants, immobilisés ; par l’étude rationnelle des textes glorieux au profit du maintien de la suprématie obtenue spontanément.
L’exploitation rationnelle s’étend lentement à toutes les activités sociales: un rendement maximum est exigé.
La foi se réfugie au cœur de la foule, devient l’ultime espoir d’une revanche, l’ultime compensation. Mais là aussi, les espoirs s’émoussent.
En haut lieu, les mathématiques succèdent aux spéculations métaphysiques devenues vaines.
L’esprit d’observation succède a celui de transfiguration.
La méthode introduit les progrès imminents dans le limité. La décadence se fait aimable et nécessaire : elle favorise la naissance de nos souples machines au déplacement vertigineux, elle permet de passer la camisole de force à nos rivières tumultueuses en attendant la désintégration à volonté de la planète. Nos instruments scientifiques nous donnent d’extraordinaires moyens d’investigation, de contrôle des trop petits, trop rapides, trop vibrants, trop lents ou trop grands pour nous. Notre raison permet l’envahissement du inonde, mais d’un monde où nous avons perdu notre unité.
L’écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est près du paroxysme.
Les progrès matériels, réservés aux classes possédantes, méthodiquement freinés, ont permis l’évolution politique avec l’aide des pouvoirs religieux (sans eux ensuite) mais sans renouveler les fondements de notre sensibilité, de notre subconscient, sans permettre la pleine évolution émotive de la foule qui seule aurait pu nous sortir de la profonde ornière chrétienne.
La société née dans la foi périra par l’arme de la raison: l’intention.
La régression fatale de la puissance morale collective en puissance strictement individuelle et sentimentale a tissé la doublure de l’écran déjà prestigieux du savoir abstrait sous laquelle la société se dissimule pour dévorer à l’aise les fruits de ses forfaits.
Les deux dernières guerres furent nécessaires à la réalisation de cet état absurde. L’épouvante de la troisième sera décisive. L’heure H du sacrifice total nous frôle.
Déjà les rats européens tentent un pont de fuite éperdue sur l’Atlantique. Les événements déferleront sur les voraces, les repus, les luxueux, les calmes, les aveugles, les sourds.
Ils seront culbutés sans merci.
Un nouvel espoir collectif naîtra.
Déjà il exige l’ardeur des lucidités exceptionnelles, l’union anonyme dans la foi retrouvée en l’avenir, en la collectivité future.
Le magique butin magiquement conquis à l’inconnu attend à pied d’œuvre. Il fut rassemblé par tous les vrais poètes. Son pouvoir transformant se mesure à la violence exercée contre lui, à sa résistance ensuite aux tentatives d’utilisation (après plus de deux siècles, Sade reste introuvable en librairie; Isidore Ducasse, depuis plus d’un siècle qu’il est mort, de révolutions, de carnages, malgré l’habitude du cloaque actuel reste trop viril pour les molles consciences contemporaines).
Tous les objets du trésor se révèlent inviolables par notre société. Ils demeurent l’incorruptible réserve sensible de demain. Ils furent ordonnés spontanément hors et contre la civilisation. Ils attendent pour devenir actifs (sur le plan social) le dégagement des nécessités actuelles.
D’ici là notre devoir est simple.
Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques et physiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement dans la seule bourgade plastique, place fortifiée mais trop facile d’évitement. Refus de se taire, — faites de nous ce qu’il vous plaira mais vous devez nous entendre — Refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti) : stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de servir, d’être utilisable pour de telles fins. Refus de toute intention, arme néfaste de la raison. À bas toutes deux, au second rang!
Place à la magie! Place aux mystères objectifs!
Place à l'amour!
Place aux nécessités!
Au refus global nous opposons la responsabilité entière.
L’action intéressée reste attachée à son auteur, elle est mort-née.
Les actes passionnels nous fuient en raison de leur propre dynamisme.
Nous prenons allègrement l’entière responsabilité de demain. L’effort rationnel, une fois retourné en arrière, il lui revient de dégager le présent des limbes du passé.
Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.
Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui.
Il est naïf et malsain de considérer les hommes et les choses de l’histoire dans l’angle amplificateur de la renommée qui leur prête des qualités inaccessibles à l’homme présent. Certes, ces qualités sont hors d’atteinte aux habiles singeries académiques, mais elles le sont automatiquement chaque fois qu’un homme obéit aux nécessités profondes de son être ; chaque fois qu’un homme consent à être un homme neuf dans un temps nouveau. Définition de tout homme, de tout temps.
Fini l’assassinat massif du présent et du futur à coups redoublés du passé.
Il suffit de dégager d’hier les nécessités d’aujourd’hui. Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.
Nous n’avons pas à nous en soucier avant qu’il ne soit.
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Règlement final des comptes
Les forces organisées de la société nous reprochent notre ardeur à l’ouvrage, le débordement de nos inquiétudes, nos excès comme une insulte à leur mollesse, à leur quiétude, à leur bon goût pour ce qui est de la vie (généreuse, plein d’espoir et d’amour par habitude perdue).
Les amis du régime nous soupçonnent de favoriser la « Révolution ». Les amis de la «Révolution» de n’être que des révoltés : «… nous protestons contre ce qui est, mais dans l’unique désir de le transformer, non de le changer.»
Si délicatement dit que ce soit, nous croyons comprendre.
Il s’agit de classe.
On nous prête l’intention naïve de vouloir « transformer » la société en remplaçant les hommes au pouvoir par d’antres semblables. Alors, pourquoi pas eux, évidemment!
Mais c’est qu’eux ne sont pas de la même classe! Comme si changement de classe impliquait changement de civilisation, changement de désirs, changement d’espoir!
Ils se dévouent à salaire fixe, plus un boni de vie chère, à l’organisation du prolétariat ; ils ont mille fois raison. L’ennui est qu’une fois la victoire bien assise, en plus des petits salaires actuels, ils exigeront sur le dos du même prolétariat, toujours, et toujours de la même manière, un règlement de frais supplémentaires et un renouvellement à long terme, sans discussion possible.
Nous reconnaissons quand même qu’ils sont dans la lignée historique. Le salut ne pourra venir qu’après le plus grand excès de l’exploitation.
Ils seront cet excès.
Ils le seront en toute fatalité sans qu’il y ait besoin de quiconque en particulier. La ripaille sera plantureuse. D’avance nous en avons refusé le partage.
Voilà notre «abstention coupable».
À vous la curée rationnellement ordonnée (comme tout ce qui est au sien affectueux de la décadence) ; à nous l’imprévisible passion ; à nous le risque total dans le refus global.
(Il est hors de volonté que les classes sociales se soient succédé au gouvernement des peuples sans pouvoir autre chose que poursuivre l’irrévocable décadence. Hors de volonté que notre connaissance historique nous assure que seul un complet épanouissement de nos facultés d’abord, et ensuite, un parfait renouvellement des sources émotives puissent nous sortir de l’impasse et nous mettre dans la voie d’une civilisation impatience de naître.)
Tous, gens en place, aspirants en place, veulent bien nous gâter, si seulement nous consentions à ménager leurs possibilités de gauchissement par un dosage savant de nos activités.
La fortune est à nous si nous rabattons nos visières, bouchons nos oreilles, remontons nos bottes et hardiment frayons dans le tas, à gauche, à droite.
Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.
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Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives. Ils ont ainsi la charmante impression d’être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande.
Si nous tenons exposition sur exposition, ce n’est pas dans l’espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d’où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires.
Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis de telles ventes.
Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l’avenir.
Si nos activités se font pressantes, c’est que nous ressentons violemment l’urgent besoin de l’union.
Là, le succès éclate!
Hier, nous étions seuls et indécis.
Aujourd’hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses ; déjà elles débordent les frontières.
Un magnifique devoir nous incombe aussi : conserver le précieux trésor qui nous échoit. Lui aussi est dans la lignée de l’histoire.
Objets tangibles, ils requièrent une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question. Relation impalpable, exigeante qui demande les forces vives de l’action.
Ce trésor est la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir. Il ne peut être transmis que transformé, sans quoi c’est le gauchissement.
Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous.
Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels.
D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec les assoiffés d’un mieux-être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération.
Paul Émile Borduas
Magdeleine Arbour, Marcel Barbeau, Bruno Cormier, Claude Gauvreau, Pierre Gauvreau, Muriel Guilbault, Marcelle Ferron-Hamelin, Fernand Leduc, Thérèse Leduc, Jean-Paul Mousseau, Maurice Perron, Louise Renaud, Françoise Riopelle, Jean-Paul Riopelle, Françoise Sullivan.
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